Je suis musulmane et gay

C’est un putaclic. Je suis musulmane mais je ne suis pas gay. Mais à Londres (j’ai repassé en revue tout ce que j’ai écrit durant cette période dernièrement), j’ai interviewé une personne qui l’est pour un de mes cours. J’avais d’ailleurs déjà écrit un article sur ce superbe cours dans cet article. Au fait, le sujet de ce reportage n’est pas réellement son homosexualité (même si j’aborde bien évidemment le sujet – pour ceux qui ont cliqué juste pour lire à ce sujet : rdv au deuxième paragraphe) mais plus la difficulté d’être une britannique musulmane issue de la seconde génération (c’est-à-dire née en Grande Bretagne mais de parents immigrés). Encore une fois, j’ai voulu partager mes écrits avec vous parce que je pense que c’est un sujet très intéressant…

Être musulman(e) dans le monde occidental

Pour de nombreux musulmans, c’est très difficile d’allier traditions islamiques et comportement occidental. Pour les occidentaux, certaines personnes ressemblent trop à des arabes ou des asiatiques (et dans ce cas, elles sont taxées de musulmans) pour être britannique. De l’autre côté, pour les musulmans, quand un musulman s’habille de façon occidentale, il ne peut pas être un vrai musulman : la façon dont on s’habille doit refléter sa foi. D’ailleurs, 81% des musulmans britanniques se considèrent comme musulmans avant d’être britanniques. Cependant, selon Leon Moosavi, un sociologiste spécialisé dans la communauté musulmane de Grande Bretagne, plus de 80% d’entre eux se considèrent tout de même comme britanniques et sont fiers de l’être. Le problème vient plutôt des britanniques « pure souche » : 50% d’entre eux pensent que les musulmans sont une menace et ont peur d’eux. Ils considèrent également que ces derniers ne sont pas bien intégrés. Pourquoi pensent-ils cela ? À cause des médias.

Personnellement, en tant que musulmane née en France, je me considère comme musulmane avant d’être française. Dieu et son prophète Muhammed (sws) sont plus importants pour moi que le président et le pays. Et ma foi passe avant tout autre chose. Ça me semble logique. Un chrétien ou un juif ressentira la même chose. Cependant, c’est une caractéristique que l’on reproche beaucoup et principalement aux musulman-e-s. Se sentir musulman en premier lieu ne signifie en aucun cas renier son identité occidentale. Et ça, les médias ne le comprennent pas…

Il y a un constant amalgame musulmans = terroristes et de personnes pensant que la culture musulmane n’a rien en commun avec le monde occidental. De plus, la deuxième et troisième générations ne se sentent pas représentées du tout par les médias puisque ces derniers les voient que comme des musulmans. Leur identité occidentale est négligée. Le fait de penser que l’Europe a uniquement un passé judéo-chrétien empêche une partie des occidentaux de penser que les musulmans peuvent être des européens. Qu’un musulman soit issu de la première, deuxième ou troisième génération, il sera toujours représenté comme « un étranger » et la majorité du temps comme un « méchant étranger ». Il y a une réelle opposition entre « Nous » et « Eux ». Les médias sont hostiles à l’Islam et décrivent les musulmans comme des terroristes, des extrémistes, les hommes sont sexistes, les femmes soumises. Du coup, le mouvement fondamentaliste des musulmans nés en Occident, vient dans la majorité des cas des médias, de l’islamophobie et du fait de se sentir constamment rejetés. C’est d’ailleurs une des raisons qui a été utilisée pour expliquer pourquoi la majorité des jihadistes sont issus de la deuxième et troisième générations. Les musulmans « modérés » – comme les appellent les médias – ont le sentiment d’être impuissants. Ils ont l’impression que même s’ils se tuent à répéter que non, l’Islam n’est pas malfaisant, certaines personnes ne les croiront pas. D’autres musulmans, en revanche, ne ressentent pas le devoir de se défendre. Je pense faire partie de cette catégorie : nous n’avons rien fait de mal donc nous n’avons pas besoin de justifier une chose qui n’est manifestement pas islamique.

« Pour les pakistanais britanniques comme moi, il y a un décalage. Je ne me sens pas britannique. Et quand je vais au Pakistan, je ne me sens pas pakistanais. Mais je sais que je suis musulman – l’Islam réduit ce décalage » – Kash Choodhary, un rappeur britannique d’origine pakistanaise.

Comme il le souligne, une éternité à être britannique et vivre en Grande Bretagne ne sera jamais suffisant pour être complètement britannique. En ce qui me concerne, je suis d’accord : une vie à vivre en France et être française ne sera jamais assez pour que je me sente complètement française. Ce n’est pas un choix : c’est ce que je ressens au quotidien lorsque j’échange avec d’autres personnes. Cependant, Kash Choudhary dit que sa foi islamique lui permet d’avoir l’impression de faire complètement partie d’au moins une communauté. Grâce à sa foi islamique, lui, ainsi que des millions de musulmans, a l’impression que tous les musulmans du monde, qu’importe leurs origines, et lui-même font partie d’une seule et même communauté. Cela illustre le concept de « communauté imaginé » comme défini par Benedict Anderson. C’est une définition emprunté à Earnest Gellner, un philosophe et anthropologiste, qui a écrit dans The National Project que « le nationalisme n’est pas le réveil des nations à la conscience de soi : le nationalisme invente des nations là où elles n’existent pas« . Pourtant, comment se serait senti Kash Choudhary s’il avait une facette de son identité qui n’était pas islamique ? C’est précisément la difficulté que rencontre la jeune femme que j’ai interviewée…

 

I’m Muslim and I’m gay

shutterstock_443537059

L’ennui c’est qu’il y a une grande homophobie au sein de la communauté musulmane. Des musulmans de Grande Bretagne, d’Allemagne et de France ont été interrogés pour un sondage. 100% des musulmans britanniques interrogés pensent que l’homosexualité est moralement inacceptable (contre 75% des musulmans français par exemple). Comme le suggère Riazat Butt, reporter pour The Guardian, « certains chercheurs soulignent que la plus grande différence entre musulmans et occidentaux réside dans […] leurs oppositions quant à la libéralisation des moeurs et la sexualité plutôt qu’envers la démocratie et le la façon de gouverner« . Cela expliquerait pourquoi, deux ans plus tard, 47% des musulmans interrogés étaient d’accord avec la déclaration « je suis fier de la façon avec laquelle la Grande Bretagne traite les homosexuels ». Cela expliquerait aussi pourquoi, selon le même sondage, 4/5ème d’entre eux ont affirmé être « fiers d’être des citoyens britanniques ». En d’autres termes, les musulmans apprécient la liberté et les droits offerts par les pays occidentaux. Le problème vient plus de la façon avec laquelle les occidentaux ont tendance à tout ramener au sexe : la sexualité y est omniprésente (films, séries, publicités…).

La majorité des musulmans sont contre l’homosexualité en particulier car cela va à l’encontre de la volonté de création d’Allah. Dans une lettre publiée dans The Telegraph, des imams et des représentants musulmans ont écrit que le mariage était l’alliance d’un homme et d’une femme pour construire une famille et élever des enfants. Les instituteurs et institutrices de confession musulmane sont forcés d’enseigner des choses sur le mariage auxquelles ils ne croient pas. Les parents musulmans ne peuvent plus exercer le droit d’éduquer leurs enfants selon leurs croyances.

Nawal (le prénom a été changé), la personne que j’ai interviewée, est une anglaise de 20 ans d’origine libanaise. Au moment de l’interview, elle était en couple avec une fille depuis plus d’un an. Elle m’a dit :

‘L’idée, c’est que [le peuple de Lot]* a été puni pour l’acte qu’ils ont commis, parce qu’ils sont allés à l’encontre de la nature. Et, en tant qu’étudiante en biologie, je pense que c’est vrai que c’est logique en terme d’évolution et de génétique. Être homosexuel, ça veut aussi dire ne pas transmettre ses gênes à une descendance »

* Selon le Coran, le peuple de Lot était un peuple dont les hommes avaient des rapports sexuels les uns avec les autres. Allah les a punis en les écrasant sous une pluie de rochers. 

Le problème de Nawal, c’est qu’elle ne s’identifie pas comme une personne homosexuelle :

« Je ne me considère pas comme un membre de la communauté LGBT même si je reconnais que ça fait partie de mon identité. »

Pourquoi est-ce qu’elle ne se considère pas comme une homosexuelle alors qu’elle sort avec une fille ? Au fait, Nawal n’est pas la seule dans ce cas : le reporter Hussein Kesvani a rencontré trois musulmans homosexuels qui vivent dans des mariages hétérosexuels. Les trois hommes étaient peu disposés à admettre qu’ils sont gays bien qu’ils soient conscients que cela fait partie d’eux-mêmes. Néanmoins, et contrairement à Nawal, ils ont choisi de faire taire cette caractéristique. C’est précisément parce qu’ils sont musulmans qu’ils ne peuvent/veulent pas se considérer comme gay.

16934094_1371286089596586_1279037029_nNawal m’a dit que si elle ne connaissait pas ses parents, elle aurait probablement eu plus de facilité à se reconnaître à la fois dans l’Islam et dans la communauté LGBT. Cela démontre qu’au sein de la communauté musulmane, il y a de nombreux stéréotypes et de jugements qui empêchent certains musulmans de s’accepter comme ils sont. Certains préfèrent ignorer leurs penchants non-islamiques. D’autres, comme Nawal, choisiront de suivre leurs sentiments mais le cacheront à leurs proches. Dans les deux cas, ils ne seront jamais complètement à l’aise avec eux-mêmes.

« Une de mes soeurs est un peu plus ouverte d’esprit [que l’autre], elle a plein d’amis gays… mais une fois, il y avait cet imam homosexuel aux États-Unis, et elle a partagé l’article sur le groupe de la famille sur WhatsApp. Et elle était là « oh, c’est dégueulasse » et « c’est grave il peut pas être musulman s’il est gay » !

Cette citation prouve que, parfois, même si un musulman est capable d’avoir des amis homosexuels et est, plus généralement, à l’aise avec les homosexuels quels qu’ils soient, il aura du mal à être aussi ouvert d’esprit avec un musulman homosexuel puisqu’il s’attend à ce qu’un musulman agisse comme un musulman. Et être homosexuel n’est pas islamique. Cela fait surgir la question de l’identité et la difficulté à se définir lorsqu’on a plusieurs facettes aussi opposées que complexes.

 

La difficulté d’être issue de la seconde génération

Nawal m’a dit quelque chose que je trouve à la fois génial et terrifiant tellement c’est criant de vérité :

« Tes parents sont arabes et tu es née en France. Donc on est dans la même situation. On est issue de la seconde génération et on est donc beaucoup plus conscient de la question de l’identité que le reste des gens. Tu as une identité en France et à chaque fois que tu vas au Maroc ou en Algérie, tu as une identité différente là-bas. Ici, les gens me voient comme une arabe. Mais quand je vais au Liban, on me voit comme une anglaise. C’est horrible. Je déteste ça […] c’est frustrant : j’ai l’impression de ne faire partie d’aucune communauté. »

Il y a un décalage net et précis entre la première génération qui est arrivée en Europe en essayant de s’adapter aux moeurs et aux traditions du pays les accueillant, et la seconde qui a ressenti un rejet de leurs traditions et qui s’est donc d’autant plus attachée à celles-ci : « Tandis que la génération précédente a essayé de s’intégrer, certains jeunes musulmans ont soudainement voulu faire valoir leurs distinctions en suivant les lois de l’Oumma de l’Islam« . La religion est plus importante que l’ethnie dans la « fabrication » de l’identité d’une personne issue de la seconde ou troisième génération. Cependant, les musulmans qui ont choisi de ne pas porter de tenues islamiques peuvent également se sentir rejetés par ceux qui on fait le choix inverse :

« En réalité, l’Islam est une religion totalitaire : tu es censé t’y soumettre complètement sinon tu n’es pas musulman, c’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle j’ai du mal à me sentir complètement musulmane »

Cela montre à quel point c’est difficile pour Nawal de se définir : pas vraiment anglaise, pas vraiment libanaise, pas vraiment gay et pas vraiment musulmane…

Concernant l’ethnie, la première génération a toujours un lien très fort avec leur pays de naissance. La seconde génération a un lien important avec leur pays d’origine mais pas aussi fort que leurs parents. La troisième génération se sentira d’abord britannique avant de se sentir libanais ou pakistanais… Il y a une sorte de perte de culture et de traditions.

Certains musulmans définissent leur nation comme un endroit où ils sont nés, c’est tout. Cependant, ils auront tendance à dire qu’ils sont musulmans britanniques. L’Islam et la religion en général, dicte la vie de ses pratiquants. C’est la caractéristique la plus importante de la vie du religieux. Elle prend une place immense et ne peut pas ne pas définir une identité lorsqu’elle est adoptée. Même si une personne est arabe, sa religion passe avant tout. D’une certaine façon, l’Islam rapproche une personne de la culture arabe (de par son histoire, son écriture…). Comme écrit dans la première partie, la religion musulmane est devenue difficile à porter après les nombreuses attaques terroristes puisque « plusieurs jeunes gens […] se sont sentis abandonnés par le système et la culture britanniques. Ils se sont alors sentis comme des étrangers dans un pays qu’ils, pourtant, considéraient comme le leur ». Alors certaines personnes, comme Nawal, créent leur propre identité. Et celle-ci dépend du contexte dans lequel elles se trouvent. Ça s’appelle l’hybridité. Selon l’anthropologiste Ortiz, l’hybridité ce n’est pas seulement gagner en culture mais aussi en perdre. L’hybridité ne résout pas les tensions existant entre deux cultures en contact, ni ne reconnait un pluralisme culturel ou une supériorité culturelle. Au contraire, elle représente un état d’ambivalence, d’entre-deux. C’est exactement ce que Nawal et plusieurs autres musulmans britanniques issus de la seconde et la troisième générations peuvent ressentir.

« C’est le sentiment que tu as quand tu es issue de la deuxième génération et que tu es balloté entre deux pays ».

 

Publicités

Un commentaire sur “Je suis musulmane et gay

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s